Par Cédric Guichou, pour Tourismembassy
Pendant longtemps, dans l’hôtellerie-restauration, la question du recrutement était abordée de manière relativement simple : un établissement ouvrait un poste, publiait une annonce, recevait des candidatures, recrutait, formait, puis avançait. Le fonctionnement n’était pas parfait, mais il reposait sur une forme d’évidence : nos métiers attiraient. Ils attiraient par leur énergie, par leur intensité, par la promesse d’une carrière vivante, humaine, exigeante et valorisante.
Aujourd’hui, la réalité est différente.
Le problème n’est plus seulement de recruter. Le problème est de convaincre. Convaincre de rejoindre, convaincre de rester, convaincre de s’engager, convaincre de croire encore à la noblesse de ces métiers. Et c’est précisément là que se situe, selon moi, l’un des plus grands défis de l’hôtellerie et de la restauration contemporaines.
Trop d’acteurs du secteur continuent d’analyser la crise du recrutement comme une crise externe. Ils parlent d’un manque de candidats, d’un changement de mentalité, d’une perte de goût pour l’effort, d’une génération moins fidèle, moins disponible, plus exigeante. Cette lecture existe, bien sûr, mais elle est insuffisante. Elle évite souvent la seule question qui compte vraiment : qu’avons-nous fait, collectivement, pour rendre ces métiers encore désirables ?
C’est sur ce point que mon regard est très clair. La pénurie de talents n’est pas uniquement un problème de marché. Elle est aussi, et parfois surtout, un révélateur de nos propres contradictions. Nous voulons l’excellence sans toujours créer les conditions qui la rendent possible. Nous voulons l’engagement sans toujours offrir le respect, la lisibilité ou la reconnaissance qui le nourrissent. Nous voulons fidéliser sans toujours comprendre ce qui pousse réellement un collaborateur à s’attacher à une maison.
Dans l’univers de l’hospitalité, l’humain ne peut pas être traité comme une variable d’ajustement. C’est lui qui porte l’expérience, qui donne vie à la promesse, qui transforme un service en souvenir. Et pourtant, combien d’établissements continuent encore à gérer le recrutement comme une urgence opérationnelle plutôt que comme un enjeu stratégique ?
Repenser la racine du problème
On ne résoudra pas la crise du recrutement en se contentant d’augmenter le volume des annonces ou d’accélérer les entretiens. La vraie question n’est pas : comment pourvoir un poste plus vite ? La vraie question est : pourquoi un professionnel de valeur choisirait-il aujourd’hui votre établissement plutôt qu’un autre secteur, une autre marque, une autre entreprise, voire un autre mode de vie ?
Cette question oblige à une forme d’honnêteté.
Pendant des années, l’hôtellerie-restauration a fonctionné sur une culture de l’endurance. Horaires lourds, forte pression, reconnaissance parfois limitée, management parfois vertical, promesses de progression floues, surcharge opérationnelle devenue norme : beaucoup ont considéré cela comme “le métier”. Mais ce que l’on tolérait hier ne sera plus accepté demain. Et ce n’est pas nécessairement une mauvaise nouvelle.
À mon sens, nous sommes face à une opportunité historique. Celle de reconstruire le pacte entre l’entreprise et le collaborateur. Celle de replacer la transmission, la fierté, le professionnalisme et l’exigence dans un cadre plus sain, plus lisible, plus durable.
Car l’excellence n’a jamais signifié l’épuisement. Le sens du service n’a jamais signifié l’effacement de soi. La passion n’a jamais dû servir d’excuse à de mauvaises pratiques managériales.
Ce que recherchent vraiment les talents aujourd’hui
Il existe une erreur fréquente dans notre secteur : croire que les nouvelles générations refusent l’effort. En réalité, elles refusent surtout l’incohérence. Elles acceptent les métiers exigeants, mais elles veulent comprendre pourquoi elles s’engagent, pour qui elles travaillent, dans quelle culture elles évoluent, et vers quoi elles peuvent grandir.
Ce qu’un collaborateur attend aujourd’hui n’est pas forcément le confort. C’est la cohérence.
Il veut savoir si la parole managériale sera tenue. Il veut savoir si l’exigence sera accompagnée. Il veut savoir si l’entreprise respecte autant ses équipes que ses clients. Il veut savoir si l’effort fourni ouvre une perspective. Il veut savoir si le cadre de travail repose sur une véritable culture professionnelle ou sur l’improvisation permanente.
C’est là que le recrutement rejoint directement la gouvernance.
Un établissement qui souffre de turnover n’a pas seulement un problème RH. Il a souvent un problème de lisibilité stratégique, de leadership ou d’organisation. Lorsque les équipes ne restent pas, ce n’est pas toujours parce qu’elles manquent de motivation. C’est parfois parce qu’elles identifient plus vite que nous les failles d’un système.
Dans ma lecture du secteur, les talents ne fuient pas le travail ; ils fuient le désordre. Ils ne rejettent pas l’exigence ; ils rejettent l’absence de cap. Ils ne refusent pas la discipline ; ils refusent l’injustice, l’improvisation et le manque de considération.
Le recrutement commence bien avant l’annonce
Un recrutement réussi ne commence pas au moment où l’on publie une offre. Il commence au moment où l’on bâtit une réputation d’employeur crédible.
Aujourd’hui, chaque établissement possède, qu’il le veuille ou non, une marque employeur. Elle ne se limite pas à une page carrière ou à quelques visuels sur les réseaux sociaux. Elle se construit dans les vestiaires, dans les couloirs, dans les plannings, dans les départs, dans les promotions, dans la manière de gérer un conflit, dans la qualité du brief de service, dans le respect des repos, dans l’écoute accordée aux signaux faibles.
On ne peut plus prétendre vendre une culture d’excellence à l’extérieur si, à l’intérieur, les équipes vivent l’inverse.
Je suis convaincu que les établissements qui réussiront demain seront ceux qui traiteront le recrutement comme le prolongement direct de leur identité profonde. Les candidats sentent très vite si une maison sait qui elle est. Ils perçoivent la cohérence, ou son absence. Ils repèrent la sincérité, ou le discours marketing vide.
Recruter, ce n’est pas séduire artificiellement. C’est attirer de manière juste les personnes qui adhèrent réellement à une vision, à une exigence et à une manière de travailler.
Former ne suffit plus, il faut accompagner
L’un des grands malentendus du secteur réside aussi dans la confusion entre intégration et abandon organisé. On recrute, on présente rapidement l’établissement, on transmet quelques consignes, puis on attend que la personne soit immédiatement opérationnelle. Cette logique, encore très répandue, coûte cher humainement et économiquement.
Une intégration réussie demande du temps, de la méthode et de la présence. Elle suppose un parcours clair, des référents identifiés, des objectifs compréhensibles, des feedbacks réguliers et un véritable accompagnement des premiers mois. Ce travail n’est pas accessoire. Il est fondamental.
Un collaborateur qui rejoint une maison ne juge pas seulement la qualité du poste ; il juge très vite la qualité de la structure. Il observe si l’organisation est stable, si l’encadrement est disponible, si les règles sont les mêmes pour tous, si les attentes sont formulées avec justesse, si l’on peut progresser sans s’épuiser.
À ce sujet, mon opinion est ferme : on ne peut pas exiger de la loyauté sans investir dans la montée en compétence. Le secteur souffre parfois d’un paradoxe frappant : il attend un professionnalisme élevé tout en négligeant la pédagogie qui permet de l’atteindre.
Former, ce n’est pas seulement apprendre un geste technique. C’est transmettre une culture, un niveau d’exigence, un sens du détail, une posture, une fierté d’appartenance. Dans l’hôtellerie-restauration, la transmission n’est pas un supplément d’âme ; c’est le cœur du modèle.
Le manager est devenu le premier levier de fidélisation
Il faut le dire clairement : dans beaucoup d’établissements, les collaborateurs ne quittent pas un métier, ils quittent un management.
Le rôle du manager est désormais central. Non plus seulement comme contrôleur de l’exécution, mais comme créateur de cadre, régulateur de tension, transmetteur de sens et révélateur de potentiel. Cela change tout.
Un bon manager ne se contente pas de faire tourner un service. Il crée les conditions de la confiance. Il sait fixer un niveau d’exigence sans humilier. Il sait corriger sans casser. Il sait voir les signaux d’usure avant qu’ils ne deviennent des départs. Il sait reconnaître l’effort sans tomber dans la flatterie. Il sait aussi incarner une stabilité dans un univers souvent soumis à la pression.
Dans les métiers de l’hospitalité, la qualité managériale se voit immédiatement dans l’ambiance d’une équipe. Une brigade tendue, un front office désengagé, un service sans énergie, une réception froide, un turnover permanent : tout cela parle autant du leadership que de l’opérationnel.
À mon sens, les entreprises du secteur doivent investir davantage dans le développement de leurs managers intermédiaires. Ce sont eux qui font ou défont l’expérience collaborateur au quotidien. Ce sont eux qui transforment une promesse RH en réalité vécue. Et ce sont eux, surtout, qui permettent à l’excellence de rester humaine.
Redonner du prestige aux métiers de service
L’un des sujets qui me semble essentiel est la revalorisation symbolique des métiers. Nous avons parfois trop défendu nos professions uniquement par leur intensité ou leur beauté abstraite, sans assez mettre en avant leur niveau de technicité, leur richesse relationnelle, leur sophistication opérationnelle et leur rôle économique majeur.
Servir n’est pas “simple”. Accueillir n’est pas “naturel”. Organiser un service, lire un client, résoudre un imprévu, maintenir un niveau de qualité constant, gérer la pression sans altérer l’élégance du geste : tout cela relève d’une compétence de haut niveau.
L’hôtellerie et la restauration doivent mieux raconter leur propre valeur. Non pas par nostalgie, mais par lucidité. Il faut redonner de la noblesse visible à ces métiers, mieux expliquer ce qu’ils demandent, mieux valoriser ce qu’ils apportent, mieux montrer les trajectoires qu’ils rendent possibles.
Chez Tourismembassy, cette approche prend tout son sens : parler de tourisme, ce n’est pas seulement parler de destinations ou d’attractivité. C’est aussi défendre celles et ceux qui rendent l’expérience possible. Et cela implique de replacer le capital humain au centre du récit sectoriel.
L’expérience collaborateur conditionne l’expérience client
C’est probablement l’idée la plus importante de toutes : il n’existe pas d’expérience client durablement exceptionnelle sans expérience collaborateur cohérente.
Cette vérité, pourtant évidente, reste encore trop souvent sous-estimée. Certains établissements investissent massivement dans le design, dans les outils, dans le marketing, dans les standards, mais oublient que l’émotion finale dépend d’abord de l’état intérieur de leurs équipes. Un collaborateur respecté n’agit pas comme un collaborateur épuisé. Une équipe alignée ne sert pas comme une équipe désabusée. Une maison qui tient ses engagements envers ses salariés inspire une autre qualité de relation à ses clients.
L’hospitalité est un miroir. Ce que l’entreprise fait vivre à l’intérieur finit toujours par se voir à l’extérieur.
C’est pourquoi je pense qu’il faut cesser d’opposer performance et bienveillance. Dans un établissement bien dirigé, la bienveillance n’est pas la négation de l’exigence ; elle en est la condition de durabilité. Elle ne signifie ni laxisme ni affaiblissement des standards. Elle signifie simplement que l’on construit la performance sur un cadre respectueux, lisible et professionnel.
Ce que je crois pour l’avenir du secteur
Je crois profondément que l’hôtellerie-restauration a encore un avenir immense. Je crois à la force de ces métiers. Je crois à leur utilité. Je crois à leur capacité à créer de la rencontre, de l’émotion, du souvenir, de la confiance et de la valeur.
Mais je crois aussi que le secteur doit accepter de se réformer de l’intérieur.
Nous ne pourrons plus recruter durablement avec les réflexes d’hier. Nous ne pourrons plus fidéliser sans exemplarité. Nous ne pourrons plus demander de l’engagement sans construire une culture claire. Nous ne pourrons plus parler de passion si celle-ci sert à masquer le manque d’organisation ou l’absence de vision.
Ma conviction personnelle est simple : les talents reviendront vers les maisons qui auront le courage de remettre de l’ordre, du sens, de la transmission et du respect au cœur de leur modèle. Pas dans le discours. Dans les faits.
Le recrutement de demain sera moins une affaire de volume qu’une affaire de crédibilité. Les établissements qui sauront inspirer, structurer, accompagner et reconnaître seront ceux qui attireront les meilleurs profils. Les autres continueront à subir un turnover qu’ils attribueront au marché, alors qu’il sera bien souvent le reflet de leurs propres insuffisances.
Il est temps que notre secteur regarde cette réalité avec maturité.
Recruter n’est pas un acte administratif. C’est un acte de vision. Fidéliser n’est pas un bonus RH. C’est un indicateur de santé globale. Et manager n’est pas seulement organiser le travail : c’est créer les conditions dans lesquelles des femmes et des hommes acceptent de donner le meilleur d’eux-mêmes.
C’est à cette condition que l’hôtellerie et la restauration retrouveront pleinement leur pouvoir d’attraction.
Et c’est à cette condition, aussi, qu’elles continueront à incarner ce qu’elles ont de plus précieux : l’art d’accueillir, l’exigence du détail, et la grandeur profondément humaine du service.
Par Cédric Guichou, pour Tourismembassy
Alim Expert 66/11/09
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